Jeudi 1er mars 2018.

C’est avec l’impression de sortir d’un court séjour dans un monde parallèle que nous nous attablons à un café de l’aéroport international de Kuala Lumpur (Malaisie), pour écrire ces premières lignes. Nous venons d’y passer quelques jours, après cinq mois – presque la moitié de notre voyage ! – entre la Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Vietnam à la recherche d’initiatives à deux-roues, avant de traverser le Golfe de Thaïlande pour cette escapade de dernière minute. Avec un passage de frontière en vue pour renouveler nos visas et la perspective de quelques tours de roues au pied d’imposants gratte-ciels, pourquoi ne pas joindre l’utile à l’agréable ?

Avant d’y louer nos premiers vélos, c’est en métro – ou plutôt en train aérien super rapide – que se fait notre premier contact avec la ville. D’emblée, on aperçoit ses fameuses tours jumelles Petronas, un temps les plus hautes du monde (aujourd’hui largement détrônées par les géantes de Dubai, Shanghai ou encore Taipei), symboles de sa réussite économique. Née de la découverte de gisements d’étains, en partie détruite pendant la seconde guerre mondiale lors d’affrontements entre anglais et japonais, Kuala Lumpur connait un développement extrêmement rapide depuis plusieurs décennies en misant sur les secteurs de la finance et des nouvelles technologies. On pourrait lui trouver quelques points communs avec Bangkok… mais globalement, la ville n’a rien à voir avec notre expérience de l’Asie du Sud-Est ! Nous nous trouvons ici dans un pays majoritairement musulman, et la communauté chinoise extrêmement présente à KL (pour les intimes) lui confère une ambiance particulière. Il n’y presque pas de motos et encore moins de karaoke improvisé dans les rues (activité plébiscitée au Cambodge et au Vietnam!), la cuisine dégage des odeurs d’épices indiennes et l’aménagement urbain change du tout au tout. Adieu les plans en damier imposés par les français, ici, ce sont les hollandais et surtout les anglais qui ont laissé leur marque ; larges boulevards et constructions audacieuses se mêlent aux ruelles chaotiques et curiosités architecturales de quartiers plus anciens, offrant des perspectives presque londoniennes, tout en courbes et en verticalité.

A la sortie des stations de métro, les Obike, ces vélos connectés venus du voisin singapourien, géolocalisables avec une appli et que l’on peut prendre et déposer où bon nous semble, dominent le paysage. L’ultra-centre – dîtes « downtown » – ressemble à une page de magazine : pas un papier par terre, même le street-art semble avoir été mûrement réfléchi. Il faut dire que nos moindres faits et gestes sont contrôlés (ou plutôt filmés). Et pourtant, on s’y sent plutôt bien. Au pied des tours de verre, on sent que ça bouge dans tous les sens. Les cafés sont remplis, les food-trucks s’installent partout, les discussions se font facilement. Et surtout : nous avons un rendez-vous ! Au lendemain de notre arrivée, nous rencontrons Jeffrey Lim, avec qui nous échangions par mail depuis plusieurs semaines. Ce n’est pas un hasard si Jeffrey et son groupe de cyclistes ont participé en 2015 à l’inauguration de la première piste cycliste de la ville : leurs projets ont largement contribué à sa création.

Des projets, Jeff en a justement toujours plusieurs en route. Il retape de vieux vélos – il en a six ou sept, « un pour chaque jour de la semaine » nous dit-il en riant, et met en place des ateliers pour apprendre aux autres à faire de même. Avec sa bécane du jour, un vieux vélo rouge pliable bricolé de partout, il ne passe pas inaperçu. Mais c’est surtout son Kuala Lumpur Bicycle Map Project qui l’a fait connaître en tant que porte-parole de la cause cycliste : en 2012, Jeff et quelques autres se lancent dans la cartographie de la ville, qui ne compte alors aucun aménagement cyclable, et classent les rues et les carrefours selon leur accessibilité et l’intensité du trafic motorisé. Très vite, l’initiative devient une véritable entreprise citoyenne et collective, avec un nombre croissant d’exploratrices et explorateurs volontaires qui lui envoient toutes sortes de données, photos ou croquis… ou lui transmettent les infos en direct par téléphone. Deux ans et demi passeront jusqu’à la première édition de la carte. « Bien plus que je ne l’avais imaginé, un peu naïvement », reconnait-il, pour finalement produire une carte remarquable et particulièrement soignée, disponible gratuitement en malais, chinois et anglais, en ligne et en version papier (recyclé). « C’est important d’avoir un objet que l’on puisse tenir entre ces mains, et de pouvoir le donner à d’autres pour convaincre ». Une stratégie payante, puisque l’outil ira jusqu’à atterrir sur le bureau du Maire… avec plusieurs succès à la clé.

Après notre thé glacé (il fait 35C°), notre cycliste militant se transforme pour nous en guide de luxe et nous fait découvrir des aménagements fraichement réalisés, dont une ruelle transformée en espace piétonisé avec cafés et lieu culturel. Jeff en est persuadé, « il ne faut pas seulement parler de vélo mais de mobilité active, de ville accessible, d’opportunités d’espaces, de « walkability ». Comment sort-on les gens de leur voiture ? ». Nous partons ensuite à l’assaut d’une piste cyclable pour une boucle d’une demi-heure, et si sa couleur bleue caractéristique n’empêche pas certains automobilistes de la confondre avec un parking, nous obligeant à jouer des coudes et de la sonnette, l’itinéraire très bien conçu permet, sans coupures, de faire un bon tour du downtown. Un aménagement de qualité, pensé avec et pour les cyclistes, qui nous l’espérons en appellera d’autres.

Nous quittons Jeff en fin de balade sur une crevaison vite oubliée grâce à son kit de réparation qui ne le quitte probablement jamais. Avec un grand sourire et l’envie de se recroiser un jour. Ici comme ailleurs, velorution is coming !

Voir l’épisode, en vidéo : par ici !